LA JEUNESSE EN FUITE D’ARNAUD LE GUERN…

J’ai emmené avec moi Une jeunesse en fuite de l’ami Arnaud Le Guern chez Toraya, le meilleur salon de thé japonais de Paris. Dans sa dédicace, Arnaud évoque de « jolies baigneuses » connaissant le goût que je leur porte. Elles ne manquent pas dans ce roman où les coquetteries ensablées s’enchaînent, cependant que le père d’Arnaud s’éloigne d’une vie pourrie par la guerre du Golfe où il était médecin-anesthésiste.
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Dès les premières pages où il évoque Nastassja Kinski, j’ai su que j’allais aimer ces carnets intimes en forme de roman. Nastassja Kinski, c’est ma jeunesse en fuite à la piscine Deligny. Je l’avais évoquée dans L’âme est un vaste pays. Comment aurais-je pu oublier Nastassja Kinski ? La pureté de son visage. La perfection de son corps. Il y a des filles comme elle, dit Arnaud, qui incarnent la beauté d’une époque. J’ai beau cherché autour de moi, je n’en trouve pas. Il y a si longtemps que ma jeunesse est en fuite. Alors, tout en buvant un matcha, je prends le livre d’Arnaud. Quelques pages suffisent pour qu’il m’aide à retrouver ce que je croyais à jamais perdu : un monde où de jeunes beautés insouciantes nous tourneboulaient.  Arnaud a un cœur d’artichaut ( breton ). Moi aussi ( lausannois ). Mais quel style ! La littérature embellit le passé, certes. Mais elle le rend aussi plus douloureux : il a fui à jamais. Il nous reste les films de Pascal Thomas. Arnaud Le Guern les aime. Moi aussi. Et sans doute lui offrirai-je Tatort, le premier film de Nastassja Kinski en version allemande. Elle n’avait pas quinze ans. Arnaud sera sous le charme, comme je l’ai été avec Une jeunesse en fuite.
 Une Jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern, Éditions du Rocher. 225 p
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L’EUTHANASIE POUR TOUS

Le Grand Arnaqueur sévit encore…

Une fois de plus, le  » grand  » débat national escamotera une question qui aurait l’accord d’une majorité de citoyens : la légalisation de l’euthanasie telle qu’elle se pratique dans des pays civilisés. On ne parlera pas non plus de la possibilité pour chaque Français de consommer les drogues qui correspondent le mieux à sa constitution et à ses désirs. Le mariage homosexuel ne devrait pas être remis en question : tant mieux pour ceux qui en bénéficient, mais c’est une infime minorité. On se focalise sur des sujets à fort potentiel symbolique, telle la peine de mort ou l’ISF – intouchables, bien sûr -mais ce qui concerne la vie quotidienne, la vie de chacun,  n’est pas vraiment pris en compte, l’immigration par exemple ou la déculturation d’un pays qui fut grand quand il était à l’avant-garde dans la création et qui devient soit un dépotoir, soit pour les touristes les plus riches une vitrine d’un luxe qui frise le mauvais goût, sacs Vuitton et foulards Chanel par exemple. Laissons cela aux rombières chinoises !

Oui, pourquoi empêcher  les Français de s’exprimer sur la peine de mort, le mariage pour tous, l’immigration, la libre consommation des drogues et la limitation de la vitesse, sans oublier quelques réformes institutionnelles telles l’instauration de la proportionnelle lors des élections ou  le référendum d’initiative populaire ? Les Français seraient-il tellement abrutis qu’il faut limiter le nombre de sujets sur lesquels ils peuvent se prononcer avec le vague espoir que leur opinion sera prise en considération ? D’ailleurs à quoi bon les consulter si ce n’est pas pour mettre en œuvre les grandes lignes qui se dégageront de ce débat : c’est ce qu’on appelle la démocratie. Dans le cas contraire, une fois de plus, on les aura roulés dans la farine. Il est vraisemblable qu’alors nous assistions à ce qui se passe actuellement en Italie, voire en Autriche ou en Hongrie. Ce n’est pas ce que ceux qui se présentent comme nos élites désirent, mais ce qui mécaniquement se produira si ce débat national n’est qu’un défouloir. Ou une manière de gagner du temps jusqu’aux élections européennes. Il serait d’ailleurs passionnant de savoir qui veut encore de l’Union Européenne telle qu’elle pourrit nos vies actuellement ?

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La force de Trump a été de jouer à la fois sur la finance et les classes populaires. Celle de Poutine d’avoir réconcilié la vieille Russie orthodoxe et la révolution communiste. Emmanuel Macron porté par un narcissisme sans limite et le soutien de l’Union Européenne a cru incarner un monde nouveau, alors que ce n’étaient que les débris du monde d’hier. Il lui faudra en rabattre : le Frexit n’est peut-être pas si loin que cela. Et l’ère des technocrates imbus d’un savoir contestable, tout au moins sur le plan politique, révolue. Si le débat national, ainsi que le mouvement des gilets jaunes, a au moins un mérite c’est celui de nous rappeler que le peuple a toujours le dernier mot. Faute de quoi…

ASAKO 1 et 2

Le premier amour est toujours le dernier.

Je fais toujours confiance à Éric Neuhoff. Parce qu’il est un excellent écrivain et que les écrivains parlent souvent mieux du cinéma que les professionnels de la critique. Ils ont déjà un énorme avantage sur ces derniers : ils savent écrire. Aussi, pour ne pas remonter trop loin dans le temps, quand Éric Neuhoff m’a incité à voir Cold War du Polonais Pawel Pawlikowski  – avec Johanna Kulig, admirable – ou Leto du russe Kiril Serebrennikov, je n’ai pas hésité et je n’ai pas été déçu : ils resteront dans ma mémoire comme deux des très grands films de l’an passé.

Et voici en ce début de l’an 2019 Asako 1 et 2 du japonais Ryüsuke Hamaguchi avec la sublime Erika Karata, film dont Éric Neuhoff  observe qu’il y a quelque chose de quasiment proustien dans ce Vertigo à l’envers. Le premier amour ne s’efface pas. Tout ce qui suit n’en est que l’écho. Chacun feint de l’ignorer, mais personne n’est dupe. La première fille que j’avais aimée à Lausanne s’appelait Maya (en sanskrit : l’illusion). La deuxième, je l’avais surnommée Maya 2. Ensuite les numéros ont succédé aux numéros : nous n’aimons jamais que la même personne, même et surtout si nous voulons échapper à cette malédiction. Proust parlait de notre « poupée intérieure ». En est-il de même pour les femmes ? C’est toute l’histoire d’Asako 1 et 2. Je me garderai bien de la déflorer. Mais s’il vous reste ne serait-ce qu’un vague résidu de sentimentalité, alors ne ratez pas ce rendez-vous avec Asako : vous en sortirez bouleversé. Et comme le dit Éric Neuhoff : ce n’est pas la pire manière de commencer l’année. Le Japon est aussi surprenant que le cœur des jeunes filles.

 

YOUTUBE ET MOI

Certains s’étonneront de ne plus voir mes vidéos : elles ont toutes été supprimées par YouTube. Depuis dix ans environ,  je prenais plaisir quotidiennement à tenir mon journal intime avec cette caméra-stylo dont rêvait Alexandre Astruc. Elle était enfin à ma disposition. J’en ai usé et abusé me moquant de l’esprit du temps, prenant la défense d’ Éric Zemmour et de David Hamilton, improvisant des aphorismes cyniques, laissant la parole à deux de mes poètes favoris – Ishikawa Takuboku et Richard Brautigan – et filmant souvent mon ami Steven Sampson, le double de Philipp Roth, entouré de délicieuses créatures. J’y ai relaté mes périples en Asie et mes après-midis à la piscine de Pully où le tennis de table tenait une large place, autant que les adolescentes qui nous observaient ébahies.

 

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Ces vidéos avaient également un aspect documentaire. Je pense avoir été le seul à filmer Paul Nizon, le grand écrivain suisse, dans sa chambre à coucher, le philosophe Clément Rosset louant Vladimir Poutine, le psychanalyste François Roustang racontant les sermons qu’il tenait du haut d’une chaire à la cathédrale de Francfort ou encore Marie Céhère devisant avec Frédéric Beigbeder. La séquence la plus réussie était celle de Frédéric Schiffter parlant du blabla et du chichi  de la philosophie dans un Lavomatic. Je m’arrête là pour ne pas vous accabler. Car maintenant il n’en reste rien. C’est un délinquant du Net qui vous parle, condamné sans sursis et à une peine perpétuelle. J’oubliais  de dire que comme Houllebecq avec lequel je suis le plus souvent en accord je faisais l’éloge de Trump et me faisais un point d’honneur de ne rien lâcher aux furies féministes qui nous pourrissent la vie, ni aux adeptes de cette nouvelle religion – aussi idiote que les précédentes  – qui veut qu’on s’emploie à « sauver  la planète ». Dans ma dernière vidéo, je citais le mot du philosophe Wittgenstein :  » La bombe atomique est certes un remède amer, mais salutaire.  »

Il ne vous reste plus qu’à témoigner votre gratitude à YouTube de vous épargner de tels immondices et à moi de vous remercier d’avoir supporté des propos aussi abjects, même tempérés par des Schlager de Christian Anders et illustrés le plus souvent par de jeunes Japonaises kawaï.

Une expérience prend fin.

Je ne m’en lamente pas. J’en prends acte simplement, conscient que tout est condamné à disparaître. r37

OLIVIER MATHIEU DIT MERCI À TOUTES LES FILLES…

On n’est jamais mieux servi que par soi-même …

 

Olivier Mathieu a été l’amant – imaginaire ? – de Dawn Dunlap, l’actrice américaine découverte dans Laura, les ombres de l’été (1979), le film de David Hamilton. Ce fut son seul film et pour Olivier Mathieu, sans doute, son seul amour. Après le tournage, elle a disparu. Il ne l’a jamais retrouvée, cette ravissante nymphette en celluloïd. Alors, il lui a consacré un livre : Le  portrait de  Dawn Dunlap. La même histoire, je l’avais vécue avec Louise Brooks et il en subsiste des traces dans l’ouvrage Louise Brooks, portrait d’une anti-star. Cela crée des liens.

 

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Olivier Mathieu s’est également interrogé dans quelques livres récents sur la mort de David Hamilton : suicide ou assassinat. L’enquête se poursuit. Olivier Mathieu est un teigneux qui ne lâche jamais le morceau. Par ailleurs, il écrit des romans en italien – l’Italie est son pays d’élection – et nous livre son autobiographie : Je crie à toutes filles mercis, allusion à la « Ballade de merci » de François Villon qui s’achève par : « Je crie à toutes gens mercis ». Il ne faudrait quand même pas qu’on pense qu’Olivier Mathieu estropie le français : il le maîtrise au contraire à la perfection et en joue sur tous les registres : rabelaisien parfois, nabokovien souvent, mais toujours surprenant, comme peut l’être Henry Miller auquel il m’a fait souvent penser. Par ailleurs, il confirme  – et je ne peux que l’approuver – que notre maître en mélancolie est ce cher Henri -Frédéric Amiel.

Ayant passé beaucoup de temps à tenter d’élucider l’énigme David Hamilton, il n’est guère surprenant que l’ombre de ce dernier soit omniprésente dans cette autobiographie. « David Hamilton et moi, nous aurons été des conservateurs-révolutionnaires du Sexe et de la Sensualité », écrit-il. Et, à propos du cinéma, il évoque les filles – elles sont nombreuses à avoir traversé la vie d’Olivier Mathieu : c’est son côté matznévien – qui, comme lui, se reconnaissent dans les triangles amoureux, depuis l’admirable Adieu Philippine de Jacques Rozier jusqu’à Jules et Jim de François Truffaut, Sérénade à trois d’Ernst Lubitsch et, bien sûr, La Maman et la Putain de Jean Eustache. Par tempérament, il apparaît dans son autobiographie plus proche de Jean Eustache que de David Hamilton.

Par ailleurs, il consacre quelques pages à tordre le coup à la rumeur qui voudrait qu’il ait fréquenté dans sa jeunesse des néo-nazis. Il les vomit au contraire comme il vomit les négationnistes. Dadaïste, oui. Situationniste, oui. Mais aussi, il l’admet,  une capacité hors du commun à se fourrer, en plein centre de l’agora médiatique, dans les situations les plus déplaisantes et les plus déplacées. Il en a payé le prix fort, son exécrable réputation le précédant partout.

Bref, la politique, le cinéma, le sexe constituent la toile de fond  de ce livre qui est proprement inclassable – et c’est tout à son honneur. Ce qu’il en reste, ce sont les premiers slows, le 8 mars 1978, avec Véronique et Corinne. « Les instants essentiels de ma vie sentimentale ont duré cinq minutes. Ce sont ces cinq minutes-là que j’appelle ma vie », écrit encore Olivier Mathieu. Belle conclusion pour une suite de rendez-vous manqués. Mais ne le sont-ils pas tous ?

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P.S. Les livres d’Olivier Mathieu peuvent être commandés sur son blog.

Une nuit avec Asia Argento

Quel homme n’a pas rêvé de passer une nuit avec Asia Argento dans un palace new-yorkais ? C’est ce qui est arrivé à un jeune rocker, Jimmy Bennett, qui a de surcroît empoché 380.000 dollars, prétextant qu’elle l’avait agressé sexuellement. Sa détresse émotionnelle, c’est lui qui l’affirme, est désormais telle qu’il réclamait à titre de compensation près de quatre millions de dollars. Voilà qui a dû ravir Harvey Weinstein, accusé de viol par Asia Argento. À l’heure de la délation et du chantage,  » Me Too  » porté par Asia Argento entre autres, est promis à un bel avenir : faisons confiance à la justice et à la presse people pour alimenter ce feuilleton riche en rebondissements. Qui sait si un jour Benalla ne portera pas plainte pour des  comportement inappropriés de tel ou tel Marcheur…

Mais sans anticiper, venons-en à l’affaire révélée par le New York Times qui secoue le mouvement féministe américain. Avita Ronell, célèbre dans ce milieu et professeur de littérature comparative à l’Université de New York, a été reconnue responsable de harcèlement sexuel sur l’un de ses anciens élèves, Nimrod Reitman, âgé de trente quatre quatre ans. Tous deux sont homosexuels. Au terme d’une enquête de douze mois, Avita Ronell, soixante-six ans, a été suspendue par l’Université. Énorme scandale dont je vous passe les détails et soutien total des féministes  » Me Too  » , arguant qu’il faut protéger les femmes. Pour les hommes, on repassera. D’ailleurs il est bien connu qu’aucune femme ne peut être une prédatrice sexuelle, sinon dans les fantasmes de ces gros porcs que sont les mâles. Évidemment, une tyrannie qui dure depuis l’aube des temps, c’est une position difficile à soutenir, mais l’affaire Asia Argento n’est qu’une regrettable exception. Et sa victime, Jimmy Bennett, un ingrat doublé d’un redoutable escroc. Il faut l’être pour refuser les câlins de Miss Argento.

Le nihilisme apocalyptique d’Albert Caraco … et moi …

Article également publié par les bons soins de « Bon pour la tête » https://bonpourlatete.com/chroniques/le-nihilisme-apocalyptique-d-albert-caraco

Albert Caraco était un homme courtois, approuvant toutes les sottises et se gardant de paraître plus savant ou plus spirituel qu’il ne l’était. C’est ainsi qu’il se décrit et c’est ainsi qu’il m’est apparu quand je l’ai croisé à Lausanne aux éditions L’Age d’Homme, à la fin des années soixante. Il vivait alors avec son père au Beau-Rivage Palace et publiait en Suisse, ce qui permettait aux critiques français d’ignorer son œuvre. Cet homme effacé, presque insignifiant, portait en lui un secret, un secret que je découvre aujourd’hui seulement, près de quarante ans après sa mort. Ce secret, c’est qu’il concoctait une œuvre si féroce, si dévastatrice, si prophétique qu’il fallait être mentalement dérangé pour y succomber. Lui-même, il le pensait, ne pouvait qu’en être la victime consentante. Il vivait dans l’ombre de la mort. Et son père, Monsieur Père, était le dernier lien qui l’attachait à la vie. En le voyant dormir, il songeait que s’il ne s’éveillait pas un beau matin, il le suivrait de bonne grâce. Il ne tenait pas à marcher sur ses traces. «Ah! Quelle horreur que la vieillesse! Plutôt mourir sept fois!», écrivait-il. Quelques heures après la mort de Monsieur Père, il se pendit, imprimant ainsi à son œuvre un sceau d’authenticité dont nul ne se soucia.

Les misérables rédacteurs du Monde se trompent

Le suicide de Caraco passa aussi inaperçu que ses livres. Il n’était pas un rentier du désespoir. Il était le désespoir même. Si je suis passé à côté de lui, comme beaucoup d’autres, c’est que ses propos racistes m’insupportaient et que la préciosité de son style me déconcertait. En réalité, il avait tout simplement du style et se montrait plus clairvoyant que nous ne l’étions alors, surtout quand on collaborait au quotidien Le Monde qu’il tenait pour la plus méprisable des gazettes. Il soutenait que la France, après avoir collaboré avec les Allemands, avait une seconde fois en une génération choisi le mauvais parti, celui des nations arabes par haine invétérée des Juifs. «Ce que la France, écrivait-il, ne pardonne pas au peuple d’Israël, c’est d’avoir retrouvé le chemin de l’honneur et de n’avoir pas capitulé comme elle. Au moment où les Juifs sont devenus un peuple militaire, la France aura cessé de l’être (…) Les misérables rédacteurs du Monde se trompent avec application et depuis force années, ce qu’ils écrivent paraît destiné plus souvent aux Arabes qu’aux Français, ils arabisent les Français, ils les négrifieront bientôt…» J’étais un de ces misérables rédacteurs. C’est dire si, en dépit de mon admiration pour Israël, l’amère pilule caracolienne me restait au travers de la gorge. Certes, mon ami Cioran tenait à peu près les même propos dans l’intimité. il n’était pas loin de penser, comme Caraco, que les Arabes étaient un peuple en trop rongé par le fanatisme pour lequel la castration serait une charité. Étant totalement étranger à toutes formes de racisme, je ne pouvais que l’être à celui de Caraco ou de Cioran. Il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre des lecteurs d’Oswald Spengler et moi de Salut les Copains dans un premier temps et de Playboy ensuite. De Freud enfin. Mais, comme eux, je ne doutais pas que la tolérance est une duperie et le respect une forme de délire hypocrite. Quant à la fraternité, je n’étais pas loin d’être en accord avec Caraco quand il écrivait dans son Bréviaire du chaos que nous oublions un peu facilement que ceux d’en face sont des mendiants et des vengeurs, laids, malsains, vicieux, cruels et despotiques, plus roués et menteurs que nos sophistiques à la mode. Il visait Sartre, bien sûr, et à travers lui tous les faux-monnayeurs d’un monde plus juste.

Madame Mère est morte. Je l’avais oubliée depuis assez longtemps

Rien ne serait plus faux que d’imaginer Albert Caraco sous les traits d’un vieux ronchon, vivant reclus et nourrissant par dépit une vision du monde un peu rance. Il naît à Constantinople le 8 juillet 1919 dans une famille de banquiers juifs. Soucieux de donner à leur fils unique l’éducation la plus cosmopolite, ses parents l’entraîneront successivement à Vienne, à Prague, à Berlin, puis à Paris où il fera ses humanités à Janson-de-Sailly, avant qu’il ne soit obligé de s’exiler en Amérique latine où il obtiendra non sans mal la nationalité uruguayenne qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1971. Il écrira indifféremment, comme Cioran d’ailleurs, en allemand, en espagnol, en anglais et en français, goûtant les civilisations à leur apogée: la France du XVIIIe siècle, la Chine des Ming et, bien sûr, l’excentricité des écrivains anglais – le docteur Samuel Johnson notamment – et la profondeur des philosophes allemands. Caraco se considérait d’ailleurs comme l’héritier de Schopenhauer et de Nietzsche. Il ne doutait pas qu’un jour, un jour lointain certes, les Français finiraient par l’adorer, tout comme les Allemands ont adoré Nietzsche: «J’écris le français comme Nietzsche l’allemand, je me sens l’héritier du philosophe et l’on m’appellera demain le légataire du prophète», écrit-il dans Ma Confession. Ce jour tant attendu est-il enfin arrivé? C’est fort probable. Caraco était inaudible. Il est en passe de devenir l’auteur européen par excellence. Un penseur sereinement et froidement athée qui ne se fait d’illusions sur rien, traitant Dieu comme un monstre, les théologiens comme les architectes de chambres de torture, Kant comme l’auteur d’un chef d’œuvre de naïveté avec son projet de paix perpétuelle. Il se moquait également de l’amour maternel, un préjugé dont il convenait par simple hygiène intellectuelle de se débarrasser au plus vite, ce qu’il fit dans un livre sublime: Post Mortem qui débute ainsi: «Madame Mère est morte. Je l’avais oubliée depuis assez longtemps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu’elle retombe dans les oubliettes. Je me demande si je l’aime et je suis forcé de répondre: Non.»

Suicide, extermination, racisme

Par ailleurs, Caraco considère le plaisir sexuel comme un esclavage, ce qui le conduira à la continence. La seule idée d’avoir des enfants le révulse. «S’il régnait un peu de logique dans les têtes, écrit-il, l’homme ayant six enfants serait un criminel, car il revient au même désormais d’avoir six condamnations ou six poupards.» On lui a reproché ces paradoxes: ils seront bientôt des lieux communs. Inutile d’insister sur ce point: l’amour de la vie rappelle à Caraco l’érection de l’homme que l’on pend. Et il attend de la mort qu’elle l’affranchisse d’une vie qu’il méprise autant qu’il la hait. Rarement un homme aussi discret, courtois et cultivé aura manifesté des sentiments d’une telle violence dans une langue aussi châtiée. Comme me l’écrit Alain Bonnand: «Prodigieux bonhomme, qui aura su tout digérer, sa mère, son père… Cerner le rien avant de s’y retirer.»

La pensée de Caraco, comme celle de Cioran, gravite inlassablement autour des mêmes obsessions: le suicide, l’extermination, le racisme, le déclin de l’Occident, la religion, l’inconvénient d’être né, la chasteté et la luxure… Weininger, Wittgenstein et Karl Kraus sont leurs frères d’armes. Si l’un, Cioran, est un ermite mondain, l’autre, Caraco, est un banni. Si l’un feint de ne pas adhérer à ses délires, l’autre ne cesse de s’y plonger… et, parfois, de s’y noyer. Cioran a compris qu’en France, il lui faudrait pour survivre jouer un double jeu. Il avance masqué, dissimulant un passé qui le discréditerait. Caraco ne cache pas son jeu… mais personne ne veut jouer avec lui. Même Cioran le tiendra à l’écart. Il faut lire à ce sujet les souvenirs de Louis Nucera dans Mes ports d’attache, un des rares admirateurs avec Raphaël Sorin, de cet imprécateur disqualifié moins par l’outrance de ses propos que par le fait qu’il ne les tourne pas en dérision. Pourtant, il ne manque pas d’humour. Il suffit de lire son Supplément à la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing pour s’en convaincre.

Je crois en l’inégalité des hommes

Caraco n’est pas homme à prendre des précautions. Ce que Cioran chuchote à ses amis quand il les entraîne avec lui dans ses promenades nocturnes, Caraco le proclame haut et fort. Notamment son mépris pour la France, sa haine des Arabes, les ricanements que lui inspirent les idéaux démocratiques et la pitié condescendante qu’il éprouve quand il écoute un homme de gauche. Il ne déplaît pas à Cioran d’être célébré dans Le Monde que Caraco vomit.

Caraco ne transigeait pas: son suicide, à 54 ans, dans la solitude la plus totale était la conclusion logique de son nihilisme apocalyptique. Cioran, lui, sera enterré en grande pompe dans une église orthodoxe, conclusion non moins logique de son nihilisme frivole. Il est vrai qu’avant de devenir un modèle de l’esprit français, il avait célébré sans retenue le nazisme et plaidé pour un nationalisme roumain semant la terreur. L’eût-il su qu’un Saint-John Perse n’aurait jamais écrit, ni tant d’autres après lui, qu’il tenait l’altière pensée de Cioran pour l’une des plus exigeantes aujourd’hui en Europe.

Par courtoisie, Albert Caraco attendra la mort de Monsieur Père pour prendre congé d’un monde qu’il exécrait, réaffirmant auparavant: «Je suis Raciste, je suis Colonialiste. Je crois en l’inégalité des hommes et je professe la nécessité de les réduire en servitude quand ils sont déplaisants, barbares, ignorants ou pauvres.» Je me demande en mettant un point final à ce texte pourquoi je trouvais Caraco odieux dans ma jeunesse et pourquoi je le juge maintenant plus fraternel – plus franc en tout cas – que tous ceux qui professent un humanisme de façade. Je vous laisse le soin de répondre à ma place.